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Le savoir-faire menacé - L'interview de Thierry (Partie I)

Ce matin du 31 mars 2020, on a pu discuter au téléphone avec Thierry pendant 1h30. Thierry est l’un des 2 dirigeants (avec Jean-François) de notre atelier lunetier.

Avec son autorisation, nous publions son interview.

Thierry nous parle de la fermeture de tous ses clients opticiens, de l’annulation de 2 des plus gros salons mondiaux dans la lunette (le MIDO et Vision Expo, qui ont lieu en mars), de l’arrêt brutal des commandes ou encore de ses difficultés d’approvisionnement en acétate.

Mais vous allez voir, cette interview marquante nous met aussi face à nos responsabilités.

Nous savions que notre mission de promotion du savoir-faire avait du sens. On n’avait pas envisagé qu’elle puisse être avec vous, aussi cruciale aujourd’hui.

Ici, c'est Jean-François qui est à l'oeuvre !

1- Où en êtes-vous actuellement ?

Thierry : Nous avons suspendu les commandes le jour de l’allocution du Président le 16 mars dernier. Tous les opticiens ont fermé. Il faut savoir que le marché de la lunette est un peu particulier. Il y a 4 niveaux :

  • L’atelier
  • Les magasins
  • Les opticiens
  • Les porteurs de lunette

Si l’un de ces niveaux se bloque, c’est toute la chaine qui est ensuite touchée par effet domino.

La semaine du 13 mars a été très compliquée, stressante et anxiogène.

 Nous avons décidé de fermer notre manufacture le 17, pour prendre une pause et regarder ce qu’il se passait. Dans une situation exceptionnelle comme celle-ci, il est nécessaire de prendre les bonnes décisions.

Nos partenaires ont eu beaucoup de stress. Surtout que cela ne pouvait pas plus mal tomber pour l’activité de lunettes.

Sur le mois de mars, 2 des plus gros salons mondiaux de lunettes devaient se dérouler : le MIDO à Milan et le Vision Expo à New York. Les deux ont été annulés.

Ça a fait beaucoup de tort, car ces salons sont l'occasion de prises de commandes. C’est aussi la période où nos clients présentent leurs créations. Avec cette annulation, tout le secteur est déréglé, car personne n’a pu découvrir les nouvelles collections.

En parallèle, la crise a aussi touché nos relations avec nos fournisseurs. En Italie, par exemple, aujourd’hui, tout est fermé. Conséquence, il n’y a plus de livraison d’acétate : la matière première de toutes nos lunettes.

 

2- Quelles ont été vos réactions au début de la crise sanitaire ? Et actuellement ?

 

Thierry : Dès mi-mars, nous avons essayé d’adopter une démarche pro-active. Le lendemain de l’allocution, nous avons pris contact avec nos banques et Bpifrance pour discuter des solutions proposées par l’État.

Nous avons eu des interlocuteurs remarquables. Ils ont été disponibles et très actifs pour nous expliquer les dispositions.

Avec l’aide de Bpifrance, nous avons monté un dossier afin d’obtenir « un prêt de garanti par l’État » afin de nous protéger et de nous redonner de la confiance. Les commandes étant gelées, il nous fallait impérativement faire rentrer de la trésorerie.

En parallèle, en temps qu’entrepreneurs, la première question que nous nous sommes posées est : quelles sont les opportunités ?

La première, c’est d’avoir plus de temps. Avec l’atelier fermé, il y a moins de tâches courantes. Ce qui nous laisse plus de temps pour démarrer des chantiers de fond.

Jean-François et moi travaillons depuis 2 semaines sur la mise en place de la méthode des 5S (inspiré de Toyota), pour optimiser l’activité de l’atelier.

De plus, nous nous accordons 2 à 3h de réunion tous les après-midis pour discuter des pistes d’amélioration de nos lunettes Made in France. Comment les rendre plus qualitatives ? Comment améliorer les process ? Quelles idées de design ? Etc. Bref, nous travaillons pour le moyen terme.

 

3- Et le reste du secteur ? Comment vos clients et fournisseurs ont-ils réagi ?

Thierry : Je vous l’ai dit, il y a eu beaucoup de stress. Je ne sais pas si tous nos partenaires ont réussi à adopter une démarche positive comme la nôtre.

Atelier Particulier est notre seul vrai client online. Donc, quand les opticiens et magasins ont dû fermer, forcément, il y a eu une montée en pression.

De notre côté, nous avons essayé d’accompagner nos clients et fournisseurs. Nous les avons incités à réaliser les mêmes démarches que nous, avec les banques et Bpifrance. Mais aussi avec l’État, qui venait tout juste de proposer le chômage partiel. Ça a rassuré les clients. Même si ça n’a pas eu d’influence sur les commandes, qui sont toujours gelées.

 

4- Concrètement, quelles sont les conséquences de la crise sur votre activité ?

Thierry : La première, c’est la fermeture de notre manufacture depuis 2 semaines complètes, en raison du gel des commandes. A ce jour, nous n’avons pas eu d’annulation ferme.

A ce jour, nous avons gardé le contact avec tous nos clients. Atelier Particulier a la volonté de confirmer ses commandes.

Concernant le reste des acteurs en France, je sais que la situation est similaire. Toute la filière de la lunetterie est gelée. Et il y a une reprise timide de l’activité pour nos sous-traitants.

 

5- Et maintenant, quelle est votre situation ?

Thierry : Après 2 semaines de fermeture, nous allons rouvrir la manufacture demain, 1er avril, avec un effectif réduit. Ils seront 5 artisans sur 40, avec des consignes strictes de sécurité par rapport au virus :

  • Plan de ménage et d’entretien des locaux très important
  • Action de nettoyage quotidienne pour les poignées de porte, des toilettes, etc.
  • Marquage des postes au sol avec une zone de sécurité optimale (1m minimum)
  • Chemin de déplacement à l’intérieur de l’atelier
  • Se laver les mains chaque heure
  • Mise à disposition de gel sur tous les postes
  • Espacement des zones de travail
  • Reprise partielle de l’activité (ilot par ilot, découpe, ponçage, etc.)

Nous avons confirmé les recrutements réalisés avant la crise et, même si nous reprenons doucement, nous espérons que les conditions sanitaires permettront de faire revenir toutes nos équipes d’ici la fin du mois d’avril. On attend tous que le pic soit atteint, afin que la courbe commence à décroitre. A ce moment-là, le pays aura un peu plus le moral et ça relancera l’activité.

 

6- Qu’avez-vous fait pour sécuriser votre atelier ainsi que votre savoir-faire ?

Thierry : Au tout départ de la crise, nous avons décidé de gonfler nos stocks d’acétate. Il faut savoir qu’en Italie, même après le début du confinement, les usines étaient toujours actives. Le 17 mars, nous avons réceptionné 300kg d’acétate supplémentaire. C’est un investissement, mais cela nous permet d’avoir suffisamment de matière pour 1 mois et demi environ.

C’était important de le faire, car en tant qu’entrepreneur, nous avons une responsabilité citoyenne et économique.

En France, beaucoup de personnes se battent pour conserver des emplois et le savoir-faire. Donc il est logique d’adopter la même attitude.

En plus, quand je vois des initiatives, comme la vôtre, de reverser une partie de votre CA pour les savoir-faire, c’est motivant.

J’espère qu’après la crise, il y aura une prise de conscience des individus sur la fabrication locale, le circuit court. C’est important de savoir qu’il existe des savoir-faire en France ou en Europe, donc proches de chez nous, qui font de l’excellent travail.

Il faut les préserver.

Sinon, dans des conditions extrêmes comme aujourd’hui, on voit ce qui peut se passer. Tout est bloqué.

7- Quels sont vos objectifs actuellement ?

Thierry : Notre objectif premier est la santé de nos salariés allié à la pérennité de l’entreprise. Tous nos efforts se portent aujourd’hui sur la préparation du redémarrage. Nous organisons la manufacture pour que le travail puisse reprendre le plus rapidement possible dans les meilleures conditions de sécurité.

Proche de nos clients, nous aurons à cœur de livrer le plus rapidement possible les commandes qu’ils attendent.  

En parallèle, nous préparons le plus gros salon de l’année, qui a lieu en octobre prochain, le SILMO. C’est 2/3 du marché mondial et très clairement, une grande partie du CA de nos derniers trimestres va se jouer sur ce salon.

Donc notre bureau d’étude, qui est la grande force de notre savoir-faire, est à fond sur ce projet. Nous travaillons sur les dessins et les prototypes de tous nos clients Luxe. Jusque fin avril, c’est la seule activité qui tournera à plein régime car elle peut se faire en télétravail ou de manière digitale.

 

8- Qu’attendez-vous d’un acteur comme Atelier Particulier ?

Thierry : Comme expliqué précédemment, nous n’avons qu’un seul client comme Atelier Particulier. Mais ce qui est sûr, c’est qu’actuellement l’e-commerce, c’est la seule activité qui tourne ‘’correctement’’.

Donc, pour être honnête avec vous, pour nous, vous êtes aujourd’hui notre client le plus actif. Votre dossier est tout en haut de la liste. Nous espérons que vous pourrez avec vos clients vous mobiliser et assurer les commandes car, de notre côté, nous seront prêts.

Depuis le début du mois, nous avons tout mis en place pour pouvoir assurer votre commande et respecter le calendrier de livraison.

La position des marques comme Atelier Particulier est un peu particulière. Clairement, les ateliers et manufactures comme la nôtre attendent que durant cette période de pré-reprise, les marques sur Internet soient moteur en attendant que l’activité de la lunette en physique soit normale.

Ce qu’il faut savoir, c’est que si la manufacture est en mesure de rouvrir prochainement, même à effectif réduit, c’est parce que nous avons l’espoir que votre précommande fonctionne. Sans cela, nous aurions 2 semaines de chômage partiel supplémentaires.